Survivre au progrès

Par Mitch Kowalski septembre 12, 201312 septembre 2013

Le marché des services juridiques est en voie de se transformer. Et ça ne s’arrêtera pas de sitôt.

Survivre au progrès

Illustration par Victor Gad

Si vous êtes comme la plupart des étudiants en droit, votre décision de vous lancer dans cette voie a sans doute été inspirée d’une vague notion, assez floue, de ce qu’est en réalité la pratique du droit. C’est une idée que vous vous êtes faite en regardant la télé, en discutant avec le chum de votre cousine, ou qui vient peut-être de vos parents.

Mais parlons de ce qu’on ne vous a pas dit.

Si vous habitez en Ontario, vous ferez mieux déménager en Saskatchewan ou en Alberta pour trouver un stage.

S’établir à son propre compte immédiatement après les études pourrait rendre votre vie brutale et brève, comme le disait Thomas Hobbes.

Votre endettement étudiant sera remboursé au même train que la dette nationale.

L’avenir en droit n’est plus comme avant; en fait, ce n’est même pas ce qu’on vous a fait miroiter avant vos tests d’admission au droit.

Et finalement, vous êtes sur le point d’intégrer une profession en pleine mutation — une profession que vous verrez évoluer au cours de votre carrière du Droit 1.0 au Droit 2.0, pour aboutir à la version 3.0.

Alors qu’est-ce qui a changé? Sans compter tout ce qui a changé.

Les cabinets version 1.0 s’articulent autour du vieux modèle dans lequel les associés se regroupent en société en nom collectif. Dans ce modèle, l’avocat doit se donner corps et âme afin de s’assurer un rôle au sein du « partnership » qui lui assurera une stabilité financière jusqu’à sa retraite.

Le travail au sein du cabinet 1.0 est exigeant, puisque les avo­cats facturent à l’heure. On justifie les honoraires en se répétant qu’on a passé beaucoup de temps sur le dossier. Les avocats per­çoivent une équivalence entre le temps alloué à un dossier et la valeur ajoutée pour le client.

"Les cabinets version 1.0 s’articulent autour du vieux modèle dans lequel les associés se regroupent en société en nom collectif. "

L’ère 1.0 (soit avant 2008) représentait véritablement l’âge d’or de la profession d’avocat. Mais il y a une fin à tout. Et dans ce cas-ci, il est impossible que ce modèle perdure.

En effet, le cabinet juridique traditionnel montre des signes d’instabilité inquiétants, car les associés veillent davantage à leurs propres intérêts qu’à ceux du cabinet. On abandonne les stratégies à long terme au profit de la rentabilité à court terme pour les associés. Entre-temps, la bonne gouvernance a un statut précaire ou, au mieux, théorique. À présent, on s’attend à ce que les avocats salariés travaillent plus fort et plus longtemps pour espérer se tailler une place parmi un nombre de plus en plus restreint d’associés, et sans pour autant s’assurer d’une sécurité d’emploi.

En outre, alors que la facturation par heure accroit les revenus, elle se pose en obstacle à l’innovation et à l’efficacité. Par conséquent, lorsque les avocats étaient les seuls fournisseurs de services juridiques, les revenus d’un cabinet version 1.0 étaient attribuables au monopole plutôt qu’à la bonne pratique commerciale.

Toutefois, les clients sont axés sur les résultats, et non pas les entrées, l’efficacité et non pas le temps que ça prend, pour reprendre l’expression de Sylvia Hodges, une professeure de droit aux États-Unis. Mais les cabinets version 1.0 ne sont pas conçus pour cette réalité.

Illustration par Victor Gad

D’où l’émergence d’une nouvelle forme de concurrent dans le marché des services juridiques.

Les nouvelles technologies dans le milieu juridique fait en sorte qu’on a besoin de moins d’avocats pour faire le même travail. Le professeur Dan Katz de la Michigan State University Law School répète à qui veut l’entendre que si Google peut concevoir une voiture sans conducteur, rien n’empêche que les tâches quotidiennes des avocats soient informatisées.

En fait, la technologie est l’un des secteurs les plus intéressants — et en pleine croissance — dans l’industrie des services juridiques. On veut développer l’appli dernier cri qui auto­matiserait encore davantage le travail des avocats. Les avocats les plus ingénieux y verront plutôt un outil complémentaire à l’exercice de leur profession. D’ailleurs, je ne doute pas que certains d’entre vous finiront par collaborer avec des entrepreneurs de technologie juridique.

"Le professeur Dan Katz de la Michigan State University Law School répète à qui veut l’entendre que si Google peut concevoir une voiture sans conducteur, rien n’empêche que les tâches quotidiennes des avocats soient informatisées."

Il y a aussi l’émergence de l’externalisation de services juridiques en Inde, aux Philippines et même en Irlande, qui risque de réduire la part du marché des avocats tra­ditionnels au Canada. Si c’est le cas, il y aura moins de postes vacants pour les nouveaux diplômés, donnant lieu à une surabondance d’avocats traditionnels, et entrainant par conséquent une baisse de salaire et de prestige.

Jetons donc un coup d’œil à vos perspectives de carrière d’ici 2020.

Vous aurez noté jusqu’ici mon usage du terme « avocat traditionnel ». Au cours de la prochaine décennie, nous obser­verons une transformation du rôle d’avocat, qui sera davantage conseiller que technicien. Il va sans dire que les compétences techniques juridiques seront toujours importantes. Mais il faudra maîtriser de nouvelles habiletés, dont la gestion de projets pour mieux gérer les équipes et contrôler les coûts; et les techniques « Six Sigma » afin de garantir la rentabilité de votre ca­binet. Il importera aux avocats d’approfondir leurs con­nais­sances des principes régissant les activités commerciales.

"En outre, alors que la facturation par heure accroit les revenus, elle se pose en obstacle à l’innovation et à l’efficacité. "

Plusieurs d’entre vous seront du nombre des conseillers juridiques d’entreprises — un rôle souvent méconnu des étudiants en droit, qui pourtant sera l’un des plus importants moteurs de changement au sein de la profession juridique. En occupant ces rôles, votre rendement sera évalué en fonction de différents paramètres, tels le travail d’équipe, l’aptitude à la gestion, l’économie des coûts et l’efficacité. Déjà, les contentieux avisés imposent ces mesures du rendement à leurs cabinets extérieurs. Selon Stephen Allen, qui veille à la transformation des services juridiques chez PwC, la plupart des clients estiment que ce ne sont pas les compétences techniques juridiques qui distinguent un cabinet d’un autre. Les avocats, dit-il, ont intérêt à réfléchir à ce qu’ils pourraient offrir comme valeur ajoutée, au-delà des services juridiques, à leurs clients.

Illustration par Victor Gad

Des occasions se présenteront aux avocats-pigistes, qui pourront bénéficier d’une flexi­bi­lité accrue et d’une meilleure conciliation travail-famille. Si vous choisissez de travailler pour un cabinet version 2.0, une plus grande gamme d’options de carrières s’offrira à vous, au-delà du cheminement plutôt banal que l’avocat traditionnel a connu jusqu’ici. En fait, la plupart d’entre vous ne serez jamais associés — si le poste existe encore en 2020. Vous pourrez choisir de devenir gestionnaire de projets, directeur de déve­loppement des affaires, responsable des clients, avocat technique ou gestionnaire en innovations, pour n’en dénombrer que quelques-uns.

Pourtant l’évolution de l’industrie des services juridiques ne s’arrêtera pas là.

D’ici 2020, au moins une province, sinon plus, suivra l’exem­ple de l’Australie et du Royaume-Uni, permettant l’investissement externe dans les cabinets. Cette pratique déclenchera une nouvelle vague de changements dans le marché des services juridiques. Place aux cabinets version 3.0.

Alors, faut-il être s’inquiéter d’entreprendre une carrière dans un domaine en pleine évolution? La réponse est oui, mais seulement si vous aspirez à devenir un avocat traditionnel....

Mitch Kowalski est l’auteur du bestseller de la American Bar Association intitulé : « Avoiding Extinction: Reimagining Legal Services for the 21st Century. » Il a enseigné l’innovation des services juridiques à la faculté de droit de l’Université d’Ottawa et présente et écrit régulièrement au sujet des tendances et des innovations en droit. Vous pouvez communiquer avec lui à www.kolwaski.ca ou suivez-le sur Twitter@mekowalski

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