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L’IA, un mal invisible pour la santé mentale des juristes

La technologie ne se contente pas de transformer la pratique, elle resserre la pression. Ce n’est pas vraiment une bonne nouvelle dans une profession où tout est déjà pressant.

Tired woman at a keyboard in the dark.
iStock

Vous n’avez pas encore terminé votre café du matin que votre client vous envoie un courriel. En pièce jointe : une analyse du droit applicable réalisée par un robot conversationnel, et la stratégie proposée.

Midi n’est pas encore sonné que vous avez vous-même utilisé l’intelligence artificielle, pour comparer des documents et produire en quelques minutes une ébauche précise qui résume des pages de prose judiciaire. Vous allez plus vite que l’an passé, et le résultat est plus soigné.

Mais c’est simplement que tout a commencé à aller plus vite dans la profession. L’IA ne se contente pas de transformer la pratique, elle resserre la pression. Ce n’est pas vraiment une bonne nouvelle dans une profession où la pression est déjà plus forte que l’on veut bien l’admettre.

Au Canada, juristes et autorités de réglementation sont rattrapés par l’épuisement, les dépendances et le stress psychologique, et ils en parlent plus ouvertement que jamais. Or, l’arrivée de l’IA rend cette conversation encore plus urgente.

Une profession déjà sur la corde raide

Cette technologie n’est pas arrivée dans une profession aux eaux tranquilles. Il s’agit en fait d’un milieu où les longues heures font partie de la culture, où le stress passe souvent pour de la résilience, où l’on souffre bien souvent en silence en pensant que l’épuisement fait partie du jeu. Beaucoup évoluent dans une culture de conflits incessants.

Le problème est vraiment sérieux, comme l’a montré l’étude nationale sur le bien-être menée par des chercheurs de l’Université de Sherbrooke, avec le soutien de la Fédération des ordres professionnels de juristes du Canada et de l’Association du Barreau canadien. Les professionnels du droit ont rapporté une détresse psychologique significativement plus élevée que dans l’ensemble de la main-d’œuvre canadienne, et le niveau d’anxiété s’est révélé élevé dans toute la profession.

Près d’un répondant sur quatre a dit avoir eu des pensées suicidaires à un moment ou un autre depuis le début de sa carrière. Beaucoup ont reconnu avoir besoin d’aide, mais n’en ont jamais demandé.

De plus, l’abus d’alcool atteint des niveaux alarmants. Un groupe de juristes distingués a signalé des habitudes de consommation dangereuses ou dommageables.

La plupart des juristes n’y voient rien de surprenant; cela ne fait que confirmer ce que la profession sait depuis longtemps, mais n’a que rarement mesuré.

La charge de travail cachée trop bien connue des juristes

Pour le profane, le travail juridique est une question d’heures facturables. Les juristes savent que la réalité est plus compliquée.

Le temps facturable ne représente qu’une partie du travail qu’ils font en réalité. Les tâches administratives, la communication avec les clients, les obligations professionnelles et le travail mental constant exigé par les problèmes juridiques complexes représentent bien des heures jamais facturées.

D’après le volet ontarien de l’étude nationale des déterminants de la santé et du mieux-être, les heures facturables comptent pour environ deux tiers des heures réellement travaillées. Le tiers restant représente pourtant un effort cognitif équivalent.

La profession approche ses limites de tolérance. Il importe de tenir compte de ce contexte quand on évalue l’arrivée de l’intelligence artificielle.

L’attrait de la vitesse

Toutes les technologies efficaces arrivent avec la même promesse : l’économie de temps. Parfois, c’est vrai, mais le plus souvent, les attentes normales changent à bas bruit.

Le courriel promettait de faciliter la communication; peu à peu, la disponibilité constante est devenue la norme. Le téléphone intelligent promettait la mobilité, puis a lentement érodé les limites entre travail et vie personnelle.

L’intelligence artificielle risque d’évoluer de la même façon.

Quand un juriste peut comparer des contrats en quelques minutes plutôt qu’en quelques heures, la profession ne se contentera pas d’admirer le progrès – elle va changer en fonction de ce progrès.

Ce qui auparavant était jugé rapide devient la norme. L’urgence d’hier devient banale.

Les échéances se resserrent, les délais se font plus courts, et, comme si de rien n’était, l’efficacité devient pression.

Quand le client arrive avec une stratégie générée par l’IA

Un autre changement qu’on commence à voir : les clients utilisent l’intelligence artificielle eux aussi.

Tel client présente une analyse juridique faite par l’IA et demande pourquoi la réponse semble simple. Tel autre, une lettre de requête générée la veille. Un autre encore dit comment traiter le dossier parce qu’un outil d’IA a « analysé le droit applicable ».

Parfois, le contenu est solide, mais cela est souvent insuffisant.

Désormais, les juristes font un nouveau genre de travail : corriger la machine sans froisser le client qui s’y est fié. Les sources d’autorité doivent être précisées, le contexte restauré et les nuances rétablies.

Ce qui nécessitait auparavant une analyse professionnelle avant même que le client prenne contact avec le juriste arrive aujourd’hui sous forme de document prétraité par un logiciel. Et le juriste se retrouve avec le même travail à faire.

Une partie de ce travail consiste à dissiper l’illusion de certitude que la machine tend à créer. Il ne s’agit plus seulement de régler un problème juridique, mais aussi de rajuster des attentes que l’intelligence artificielle a déjà déformées.

Quand le sentiment d’expertise commence à changer

La profession juridique n’est pas qu’un ensemble de tâches. Pour bien des juristes, elle vient avec une identité fondée sur le jugement, le raisonnement et une maîtrise de la complexité.

L’intelligence artificielle interagit subtilement avec cette identité. Les systèmes génératifs peuvent résumer un dossier, organiser des arguments et produire une prose soutenue. Rien de cela ne remplace le jugement d’un juriste, mais cela change l’aspect visible du travail intellectuel.

Ce changement peut déstabiliser subrepticement.

Les juristes chevronnés peuvent y voir une subtile érosion de leur exclusivité. Les jeunes juristes peuvent vivre quelque chose de plus profond.

Depuis des générations, la profession forme ses apprentis par la répétition : recherche, rédaction, révision et plaidoirie. Avec le temps, la répétition formait le jugement.

Or, maintenant que l’IA abat plus de ce travail de débutant, le modèle d’apprentissage commence à se transformer. La profession pourrait bientôt se retrouver dans un rôle de supervision d’une machine ayant appris le métier beaucoup plus vite que les personnes censées s’y destiner.

Le danger n’est pas que les juristes disparaissent. C’est que la voie à suivre pour en devenir un s’obscurcisse.

Redoublons de vigilance : la nouvelle face du travail

L’une des idées les plus trompeuses au sujet de l’IA générative, c’est qu’elle « fait le travail ». En droit, c’est rarement le cas. L’IA produit quelque chose qu’il faut absolument vérifier.

Les systèmes d’IA peuvent générer une prose juridique convaincante, mais parfois, ils inventent des sources d’autorité ou déforment l’affaire. Les juristes doivent toujours vérifier chaque citation, chaque source et chaque argument, sous peine de subir les foudres du système judiciaire.

Il en résulte un genre de travail bien particulier : se fier à l’outil tout en s’en méfiant.

Loin d’éliminer l’effort intellectuel, l’IA oblige à un travail de supervision continuelle. La technologie promet des réponses juridiques à la vitesse grand V, mais le juriste doit savoir éviter les dérapages.

Les chercheurs étudiant la technologie au travail décrivent de plus en plus ce phénomène en parlant de stress technologique : le stress qui découle non pas d’un manque de technologie, mais de la nécessité de la gérer constamment.

Pour les juristes, cette vigilance peut devenir le prix invisible de l’efficacité par l’IA.

Plus vite. Plus discret. Plus solitaire.

La pratique du droit a toujours exigé un travail de concentration solitaire. Toutefois, l’intelligence artificielle risque d’accentuer cette solitude.

Les juristes se tournaient vers leurs collègues pour mettre un argument à l’épreuve ou alimenter le début d’une ébauche, mais aujourd’hui, cela commence de plus en plus souvent par une boîte de dialogue. Le travail qui hier prenait forme au fil des conversations se fait aujourd’hui à l’aide d’un logiciel.

L’isolement professionnel attire rarement l’attention en droit. Or, il est intimement lié au stress et à l’épuisement dans de nombreuses professions.

Dans une culture où les juristes hésitent déjà à se confier au sujet de leur santé mentale, l’effritement des interactions informelles peut être lourd de conséquences.

Le risque de dépendance que nul ne doit sentimentaliser

Même si l’abus de substances reste l’un des sujets les plus tabous dans le milieu du droit, la recherche a maintes fois démontré que le risque de dépendance est élevé dans les professions caractérisées par la pression, le stress, l’incertitude et les microtraumatismes.

Cette vulnérabilité n’est pas le fait de l’intelligence artificielle, mais les changements technologiques rapides peuvent exacerber certaines des conditions qui en sont la source.

Une confusion accrue autour des rôles professionnels, des attentes croissantes et l’isolement grandissant au travail; tout cela peut augmenter le stress. Pour le juriste déjà enclin aux mécanismes d’ajustement malsains, ces pressions ne sont pas rien.

Comme les problèmes de dépendance restent mal vus dans la profession, les signes alarmants sont souvent peu visibles.

L’IA peut aussi aider

Rien de tout cela ne signifie que l’intelligence artificielle va inéluctablement nuire au bien-être des juristes.

Utilisée avec discernement, cette technologie peut éliminer certaines des tâches les plus fastidieuses. La recherche documentaire, les tâches administratives et les recherches préliminaires sont très chronophages.

L’allègement de ces fardeaux peut donner aux juristes un luxe de plus en plus rare dans la pratique actuelle : une marge de manœuvre.

Que cela se concrétise ou non dépend moins de la technologie elle-même que de l’utilisation que la profession décide d’en faire. L’efficacité peut ménager une marge de manœuvre, ou bien l’éliminer.

Cinq façons d’éviter l’épuisement professionnel

L’intelligence artificielle va transformer le travail juridique, que la profession le veuille ou non. La question est de savoir si les juristes géreront ce changement à leur façon ou s’ils en subiront les conséquences.

  1.  Ne pas resserrer systématiquement les échéances

    Si l’IA accélère une tâche, ne tenons pas comme acquis que son produit doit être livré plus vite. Certains gains d’efficacité devraient servir de marge de manœuvre au lieu d’alimenter une accélération constante.
     
  2. Intégrer la vérification de l’IA aux tâches courantes

    Vérifier les sources, les citations et les arguments produits par l’IA fait désormais partie du travail juridique. Traitons ce temps de vérification comme une partie de la tâche, et non comme du travail invisible.
     
  3. Protéger le mode d’apprentissage de la relève

    L’IA est censée assister la recherche et la rédaction, pas remplacer le processus d’apprentissage. Les jeunes juristes ont toujours besoin d’occasions d’analyser des problèmes par eux-mêmes pour développer leur jugement.
     
  4. Établir des politiques claires sur l’IA dans les cabinets

    Les organisations devraient déterminer quand l’IA peut être utilisée, comment vérifier son travail et comment protéger les renseignements confidentiels. Des règles claires diminuent la pression et les risques d’utilisation abusive.
     
  5. Protéger le temps de réflexion ininterrompu

    En droit, le jugement demande de la concentration. Les juristes devraient délibérément prévoir du temps pour l’analyse approfondie, au lieu de laisser toutes les tâches devenir immédiates et impératives.

La question que tout juriste doit se poser aujourd’hui

La profession juridique évolue rapidement dans sa réflexion sur la manière dont l’intelligence artificielle va refaçonner la pratique du droit. Le gros de cette réflexion porte sur ce que les juristes peuvent désormais faire plus rapidement.

Mais la vitesse n’est pas une panacée. Il faut creuser plus loin pour savoir ce que cette vitesse commence à demander en retour.

Si l’IA améliore la rapidité, la précision et l’efficacité, la profession juridique profite-t-elle du temps gagné? Ou laisse-t-elle simplement l’étau se serrer d’un cran?

L’IA n’arrive pas dans une profession neutre sur le plan psychologique. Elle entre dans une profession déjà stressée.

Le vrai défi pour la profession n’est peut-être pas de s’adapter à l’IA, mais de l’adopter d’une manière qui préserve le bien-être des juristes. Car si elle ne le fait pas, les prochaines perturbations en son sein ne viendront pas de la technologie, mais des effets invisibles de la technologie sur ceux qui l’utilisent – y compris les juristes.