Se prémunir contre le traumatisme vicariant
Dans des domaines chargés d’émotion, comme le droit de la famille ou la défense, le traitement d’affaires perturbantes peut entraîner des conséquences psychologiques et physiques. Voici ce qu’il faut savoir.
Dans son cabinet de droit de la famille de taille moyenne à Brampton, en Ontario, Me Kavita Bhagat voit tous les jours à quel point les relations peuvent se détériorer. Les membres de sa clientèle sont aux prises avec des problèmes de maltraitance mentale, de conflits familiaux et de violence entre partenaires intimes – souvent sans perspective de résolution facile.
Elle avoue que la confrontation à leur douleur et à leurs difficultés, jour après jour, finit par peser lourd.
« Ça nous ronge en permanence. »
Me Bhagat a vu des personnalités autrefois rayonnantes s’éteindre peu à peu. Parmi ses collègues, certaines personnes se réveillent en pleurs la nuit. Elle est devenue extrêmement vigilante en ce qui concerne la vérification de situations conflictuelles.
Que l’on parle de traumatisme vicariant ou de stress traumatique secondaire, le fait d’intérioriser des récits déchirants ou des éléments de preuve bouleversants représente un risque professionnel pour un grand nombre de juristes. Cela est d’autant plus vrai si certains aspects d’une affaire vous touchent de près.
Les effets peuvent inclure la dépression, la colère, le détachement émotionnel et le cynisme, et s’étendre aux relations personnelles et à la vie professionnelle.
« Vous devenez irritable avec vos enfants, brusque avec vos proches en dehors du milieu juridique, ou bien vous commencez à adopter un ton cassant avec les gens avec lesquels vous exercez », dit Me Donald Murray, un vétéran du droit de 40 ans qui dirige seul un cabinet de droit pénal à Dartmouth, en Nouvelle-Écosse.
Donald Murray
S’il n’est pas traité, le traumatisme vicariant peut avoir de graves conséquences. Cela commence à éroder les performances professionnelles. L’épuisement professionnel est un risque important. Il peut arriver que les juristes sombrent dans la dépendance aux substances ou abandonnent complètement la profession. Dans les cas extrêmes, il peut même conduire au suicide.
Bien qu’il soit reconnu depuis des décennies dans des domaines chargés d’émotion, tels que le droit de la famille, le droit pénal, le droit des dommages corporels et le droit des réfugiés, le traumatisme vicariant demeure un problème récurrent.
Pourquoi ce risque est-il si profond?
Cela s’explique en partie par le type de personnes que ces domaines de pratique attirent.
« La personne qui se lance dans ce type de travail est souvent une personne douée d’une grande compassion qui veut vraiment aider, explique Me Doron Gold, avocat torontois devenu thérapeute.
Bien souvent, cette personne est convaincue que, pour bien faire son travail, elle doit partager les souffrances de ses clients. »
Doron Gold
Pour certaines personnes, cette motivation est encore plus personnelle. Les juristes choisissent parfois un domaine particulier pour réparer les torts qui leur ont été infligés ou dont ils ont été témoins, qu’il s’agisse de maltraitance sexuelle, de violence physique, de négligence ou d’autres types de maltraitance. Si ce lien personnel peut renforcer leur engagement, il les expose également à une plus grande vulnérabilité.
Notons également que la structure du lieu de travail peut aggraver le risque. Les juristes qui exercent seuls n’ont souvent pas de collègues de bureau à qui se confier ou avec qui faire le point. Dans les grands cabinets, les juristes peuvent hésiter à reconnaître leurs difficultés, de peur que l’on cesse de leur confier des dossiers.
Et dans une culture juridique plus large, où l’on dit encore à beaucoup de juristes de « se serrer les dents », un grand nombre perçoivent leur détresse comme un signe de faiblesse personnelle ou d’échec.
Mieux vaut prévenir que guérir
Chaque juriste adopte une approche différente pour gérer le risque de traumatisme vicariant, mais quelques pratiques de base peuvent renforcer la résilience.
Fixer des limites professionnelles saines
Il est vrai qu’il est difficile de fixer des limites, surtout dans le domaine du droit de la famille, où il est si facile de se reconnaître dans la dynamique du dossier d’un client.
« Nous avons tous une famille. Nous sommes tous l’enfant de quelqu’un », avance Me Bhagat.
Cela dit, nous engageons un juriste pour résoudre un problème juridique. Me Gold explique que, bien qu’il soit utile d’éprouver de l’empathie pour son client, il est important de ne pas se laisser submerger par sa douleur, son ressentiment et son traumatisme.
Même si vous en aviez le temps et l’envie, vous ne pourriez pas résoudre tous les problèmes auxquels sont confrontés vos clients.
« Nous avons affaire à des personnes qui demeurent, en fin de compte, responsables de leur propre vie, signale-t-il.
Parfois, elles ont du mal à s’aider elles-mêmes et on peut les guider un peu. Mais en fin de compte, ce sont elles qui gardent la maîtrise de leur propre vie. »
Savoir reconnaître vos signes avant-coureurs et vous adapter en conséquence
Chacun réagit différemment à des stimuli potentiellement traumatisants, en fonction de ses expériences et de son mode de fonctionnement. Pour certaines personnes, des preuves vidéo dérangeantes peuvent entraîner des cauchemars pendant des mois. D’autres réussissent à les mettre de côté plus facilement, avant d’être durement frappées par un autre élément du dossier.
En comprenant votre propre état émotionnel et physique, il est plus facile de remarquer quand le stress quotidien se transforme en un problème plus sérieux. Vous sentez-vous plus irritable? Éprouvez-vous plus d’anxiété ou vous refermez-vous sur vous-même? Souffrez-vous de fatigue chronique ou d’autres affections physiques? Éprouvez-vous un sentiment de désespoir ou d’impuissance?
Me Murray conseille de déterminer quels types d’affaires sont les plus dommageables, puis de décider de la manière dont vous allez les traiter. La façon de procéder dépendra des particularités de votre pratique. Pouvez-vous refuser des dossiers susceptibles d’être traumatisants? Ou pouvez-vous les espacer? Prévoyez-vous des pauses dans votre emploi du temps pour vous reposer et vous ressourcer?
« C’est à vous, en tant que juriste, de gérer ce que vous pouvez faire et ce que vous faites pour éviter d’en subir les effets néfastes », dit-il.
Prendre le temps de faire le point
Après une consultation difficile avec un client ou une journée éprouvante au tribunal, le fait d’en parler avec des collègues qui « comprennent vraiment » peut changer les choses de façon significative. Si vous n’avez pas de collègues de bureau, créez votre propre communauté de pairs.
Vous pouvez également vous adresser à des spécialistes.
« J’encourage les gens à s’adresser à des thérapeutes externes plutôt que d’en discuter au bureau, indique Me Bhagat.
Parce que lorsqu’on en discute, cela prend des allures de valorisation, non? Comme si l’on disait : “Oh, mon dossier est pire que le tien.” »
Prendre soin de vous
Me Gold rappelle qu’il est facile de banaliser l’importance des soins personnels. Les gens pensent qu’ils sont trop occupés, ou que ce sont surtout d’autres juristes qui en ont besoin, mais pas eux. Or, fonctionner sans ces bases n’est pas viable à long terme.
Dormez suffisamment, prenez des vacances et évitez de consommer des substances de façon excessive. Assurez-vous de pratiquer des activités physiques, créatives ou spirituelles, ou canalisez une partie de votre force de compassion en faisant du bénévolat.
« Le droit n’est pas toute votre vie – il ne peut pas l’être, fait remarquer Me Murray.
Sinon, vous risquez d’aller au-devant de sérieuses difficultés. »
Viser l’excellence et non la perfection
Enfin, fixez-vous des objectifs réalistes. Dans le cadre de votre formation de juriste, vous avez appris à obtenir le meilleur résultat possible, mais il y a une limite à ce que vous pouvez faire. Il est particulièrement important de s’en souvenir dans les cas où la loi n’offre que peu de solutions.
« Dans certaines situations difficiles, on ne peut pas vraiment offrir beaucoup d’aide concrète, soutient Me Murray.
C’est très frustrant lorsque vous essayez d’obtenir des résultats positifs et qu’ils ne sont pas au rendez-vous. »
Le facteur humain
Me Bhagat estime que les juristes d’expérience doivent parler de la réalité du traumatisme vicariant dans certains domaines du droit, afin que les plus jeunes se sentent plus à l’aise d’en discuter.
Kavita Bhagat
« Une fois que nous aurons lancé le débat à ce sujet, les choses commenceront à s’améliorer dans la profession », souligne-t-elle.
Il est essentiel de rappeler que les juristes sont des êtres humains avec des vulnérabilités comme tout le monde et que prendre soin de soi n’a rien d’égoïste ni de faible.
« En fin de compte, notre objectif, c’est d’être en mesure de faire notre travail, rappelle Me Gold.
Vous ne pouvez pas être utile aux personnes que vous essayez d’aider si vous êtes vous-même à bout. »