Menace existentielle à l’horizon
Alors que le Canada est confronté à de l’ingérence étrangère au sud de la frontière et au-delà, il peut se tourner vers la Finlande, une puissance moyenne, pour apprendre à la combattre.
Avec un raz-de-marée de mésinformation et de désinformation, les traditions démocratiques du Canada sont confrontées à une menace que certains experts qualifient d’« existentielle ».
Dans son rapport final sur l’ingérence étrangère, publié l’an dernier, la juge Marie-Josée Hogue a exprimé très clairement que, qu’elles soient étrangères ou nationales, ces campagnes représentent la « plus grande menace pour notre démocratie ».
Alors que des états étrangers s’appuient toujours sur des méthodes traditionnelles d’ingérence, ils se tournent de plus en plus vers des moyens technologiques plus sophistiqués. La juge Hogue a déclaré aux journalistes que, bien qu’il ne faille pas sous-estimer les méthodes traditionnelles, la plus grande menace est la désinformation répandue dans les médias et dans les plateformes de médias sociaux.
« Cette menace est d’autant plus néfaste que les moyens disponibles pour la contrer sont limités et très difficiles à mettre en œuvre, a-t-elle dit. Néanmoins, nous ne devons pas abandonner, mais plutôt l’attaquer avec force, tous ensemble. »
Partout dans le monde, des gouvernements luttent contre des acteurs malveillants dans ce domaine, à la fois étrangers et nationaux. Il s’agit notamment de la Russie, de la Chine, de l’Iran et, plus inquiétant encore, des États-Unis. Leur objectif est d’affaiblir les liens sociétaux du Canada en semant la discorde et en amplifiant les divisions, en particulier sur des questions brûlantes, comme l’immigration, les changements climatiques et les tensions religieuses. Les progrès de l’intelligence artificielle ont suralimenté leur arsenal de propagande.
« C’est une toute nouvelle ère, affirme Kyle Matthews, cofondateur et directeur général du Centre Montréalais pour la Sécurité Globale. Nous sommes très vulnérables. »
Parmi des efforts liés à un référendum sur l’indépendance de l’Alberta, de la désinformation circule. Une grande partie provient du sud de la frontière. Son objectif est d’influencer le processus politique. Que ce soit sous forme de mèmes, de messages ou de chansons, des spécialistes en sécurité nationale disent que la province est « excessivement vulnérable ».
« S’il y avait un référendum en Alberta, personne au sein du gouvernement albertain ne pourrait analyser et recueillir des données pour veiller à ce que la conversation sur cette question ne soit pas manipulée par des acteurs étrangers », a récemment confié à la CBC Jean-Christophe Boucher, professeur de sciences politiques à l’Université de Calgary, qui étudie l’ingérence étrangère.
Patrick Lennox, consultant en sécurité et ancien directeur du renseignement à la GRC, a fait écho à cette préoccupation, soutenant que la province est très mal préparée pour ce qui s’annonce.
« Il n’y a absolument aucune capacité à repousser les formes de mésinformation et de désinformation qui vont se produire », a-t-il mentionné.
Lutte de la Finlande contre la propagande
Le Canada pourrait chercher à s’inspirer d’autres pays pour lutter contre la propagande. Cela inclut la Finlande, qui déploie des efforts parmi les plus réussis au monde pour résister face à un flux constant de propagande venant de son voisin russe. La principale défense du pays nordique contre la mésinformation et la désinformation ne consiste pas à arrêter sa propagation, mais à gérer ses effets. Elle utilise principalement son système d’éducation pour renforcer la résilience.
« Nous pouvons apprendre beaucoup de choses des puissances moyennes qui ont intégré l’éducation civique à leur stratégie de sécurité nationale », croit Sabreena Delhon, directrice générale du Samara Centre for Democracy, une organisation non partisane axée sur le renforcement de la démocratie canadienne.
Leo Pekkala, directeur adjoint de l’Institut national de l’audiovisuel de la Finlande, responsable de superviser l’éducation aux médias pour les 5,2 millions d’habitants de son pays, est d’avis que « l’éducation est essentielle ».
Bien que les étudiants soient la priorité, il fait remarquer que la jeune génération éduque également les aînés sur l’identification de la propagande, favorisant une société plus informée et plus résiliente.
La littératie médiatique fait partie du programme scolaire finlandais depuis des décennies. Les décideurs politiques sont allés plus loin en 2012 en créant un bureau gouvernemental spécialisé ayant le mandat légal de promouvoir la littératie médiatique et l’engagement civique.
Au cours de la dernière décennie, l’institut de M. Pekkala a contribué à la création d’un large programme à l’échelle de la société. La pensée critique commence à la maternelle et se poursuit jusqu’à l’école secondaire, favorisant la multilittératie, c’est-à-dire la capacité d’obtenir, de traiter et de vérifier de l’information. Cela est maintenant considéré comme une compétence vitale.
Toutefois, leurs recommandations ne sont pas normatives. M. Pekkala dit que, tandis que son équipe fixe des objectifs, diverses organisations ont la responsabilité de les mettre en œuvre.
« Nous ne disons à aucune organisation ce qu’elle devrait faire, mais nous fournissons des objectifs et une vision par rapport à ce que nous voulons être », dit-il.
Les directives sont publiées après une forte mobilisation auprès d’éducateurs, d’ONG, d’entreprises et d’autres organisations de la société civile. La prochaine série est prévue ce mois-ci.
Des ressources supplémentaires ne sont pas nécessairement requises, car les éducateurs finlandais intègrent la littératie médiatique à des cours réguliers et saisissent toutes les occasions qui se présentent d’inculquer une prise de conscience. Par exemple, les professeurs de mathématiques peuvent démontrer dans leur classe la façon dont les algorithmes amplifient la désinformation.
« Je ne pense pas qu’on puisse enseigner une matière aujourd’hui qui ne serait pas en quelque sorte liée à nos vies numérisées », dit M. Pekkala.
Bien qu’il admette l’existence de défis, en particulier pour entrer en contact avec les générations de personnes plus âgées, les données montrent qu’ils font quelque chose de bien. La Finlande occupe depuis plusieurs années la première place de l’indice de littératie médiatique (Media Literacy Index) de l’Open Society Institute.
S’inspirer de la démarche
La mesure dans laquelle le Canada pourrait imiter les tactiques de la Finlande est un sujet de débat. Selon M. Pekkala, la grande confiance des Finlandais dans le gouvernement, la faible population du pays et sa langue complexe en font un modèle difficile à copier.
Au Canada, l’éducation est une responsabilité provinciale, ce qui rend ardue la conception d’un programme national. Cependant, certaines personnes disent qu’Ottawa pourrait apporter sa contribution en travaillant avec les gouvernements provinciaux, territoriaux et autochtones pour intégrer la littératie médiatique aux systèmes existants.
« Le gouvernement fédéral s’est impliqué dans des questions provinciales en matière de santé et d’éducation en période de crise, et nous sommes en crise, affirme Mme Delhon. Puisque notre démocratie est menacée, il est important que nous essayions de nouvelles approches. »
Un rapport récent du Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale, de la défense et des anciens combattants sur la désinformation russe décrit la menace posée à la sécurité nationale, aux institutions démocratiques et à la cohésion sociale du Canada comme « urgente ». De plus, l’ampleur de la désinformation « dépasse la capacité actuelle du Canada de s’y attaquer efficacement ».
Le rapport préconise une approche de l’ensemble de la société pour y remédier, en particulier un plan stratégique qui tire parti de tous les outils législatifs, techniques et stratégiques disponibles, et qui s’appuie sur les pratiques exemplaires existantes pour améliorer la résilience.
Les observateurs conviennent qu’un effort plus coordonné est nécessaire.
« Une politique centralisée en matière d’éducation est requise, et elle devrait commencer à l’école primaire », explique Ahmed Al-Rawi, professeur agrégé d’information, de médias sociaux et de communication publique à l’Université Simon Fraser.
« J’exhorte le gouvernement à réfléchir davantage à la façon d’organiser le travail pour aider les Canadiens et Canadiennes à relever ces défis. »
Une partie des raisons pour lesquelles ce pays adopte une approche décentralisée de lutte contre la manipulation découle des préoccupations concernant les excès de pouvoir du gouvernement et les restrictions potentielles à la liberté d’expression. Bien que le gouvernement fédéral reconnaisse qu’il faudrait en faire davantage pour accroître la résilience, tout en soulignant l’éventail de règlements, de ministères et d’initiatives qui font partie de sa riposte, aucun ministère ne s’y consacre.
Sous l’autorité du ministère du Patrimoine Canada, l’Initiative de citoyenneté numérique fournit du financement à des programmes de la société civile et à des chercheurs qui font la promotion de la littératie médiatique et qui étudient la désinformation. Au sein d’Affaires mondiales, le mécanisme de réponse rapide identifie des ingérences ciblées provenant de l’étranger et y réagit.
Malgré son approche improvisée, le Canada demeure l’un des meilleurs acteurs mondiaux dans la lutte contre la désinformation, se classant neuvième dans l’indice élargi des médias de 2026. En fait, le Canada est un pionnier de la littératie médiatique, l’un des premiers pays au monde à organiser une semaine de sensibilisation aux médias, bien avant qu’elle ne devienne une norme mondiale.
Manque de volonté politique
Cependant, selon certains spécialistes, bien des choses ont changé au cours des deux dernières années, ce qui a dévié l’attention du gouvernement.
« Il n’a pas été aussi actif récemment en raison des changements de gouvernement, ce qui est compréhensible, mais il devrait en faire plus, avance M. Al-Rawi. Il y a clairement des menaces. »
M. Matthews croit que rien n’indique qu’Ottawa est prête à consacrer des ressources à la lutte contre la propagande.
« Je ne sais pas si le gouvernement considère la désinformation comme une menace aussi importante que certains autres spécialistes. »
Cela inclut le juge Hogue. Dans son analyse de l’ingérence étrangère, elle affirme que le gouvernement fédéral doit être plus actif dans la protection des institutions démocratiques et dans la préparation de la société.
Mme Delhon pense que le Canada devrait consacrer une partie de son budget de défense nationale à la promotion de l’éducation civique.
« Nous ne disposons pas d’une infrastructure solide pour soutenir une population informée, soutient-elle. Nous sommes à un endroit où les Canadiens et Canadiennes sont sans défense au moment d’évaluer des comportements en ligne qui sont faux. »
Voie libre pour la désinformation
Des plateformes de médias sociaux des États-Unis, comme X (anciennement Twitter), Instagram, TikTok et YouTube, sont maintenant des sources importantes de nouvelles pour les Canadiens et Canadiennes. Cependant, ces entreprises sont peu incitées à assurer leur propre surveillance et à arrêter les acteurs malveillants. Leurs modèles commerciaux dépendent de quantités toujours plus grandes d’indignation ou de démesure afin de maintenir les utilisateurs devant leur écran.
Les options ne manquent pas non plus pour ceux qui cherchent à manipuler. Le « spamouflage » exploite les comptes de médias sociaux nouvellement créés ou détournés, tandis que la « contrefaçon d’opinion » numérique crée de fausses campagnes populaires conçues pour ressembler à l’opinion publique. La « slopaganda », c’est-à-dire la propagande de masse automatisée, est aussi à la mode. Des vidéos de propagande pro-iranienne mettent en scène des soldats LEGO dans des clips viraux explosifs.
Ces outils sont particulièrement préoccupants à l’approche du référendum en Alberta, qui pourrait inclure des questions sur sa séparation du Canada. Un nouveau rapport de réponse à un incident du Canadian Digital Media Research Network a révélé que la slopaganda est utilisée pour vendre la sécession aux Albertains. Le rapport a cerné un réseau coordonné de vingt chaînes YouTube non authentiques ciblant des publics de la province ayant récolté près de quarante millions de visionnements. CBC News a constaté que plusieurs des chaînes sont dirigées par des personnes des Pays-Bas.
« La voie est libre pour la désinformation ciblant les Canadiens et Canadiennes, indique M. Matthews. J’ai entendu des voix dire qu’il existait une occasion de fragmenter le Canada. »
Pour lutter contre ce qui se passe, propose-t-il, le financement d’organisations indépendantes de la société civile, de groupes de réflexion et d’autres groupes non partisans qui surveillent la désinformation serait une étape positive. Cela est particulièrement important parce que les États-Unis – autrefois un chef de file dans la recherche sur la désinformation – ont cessé de financer des programmes. Le gouvernement du Canada doit combler ce vide.
« C’est très important à une époque où nous avons des exemples ouverts d’ingérence étrangère, comme le mouvement MAGA en Alberta », croit M. Matthews.
La loi a-t-elle une portée suffisante?
En ce qui concerne la loi dans le domaine de la désinformation, le gouvernement a présenté en mars la Loi visant à protéger nos élections et nos droits, qui cible les hypertrucages.
Cependant, lorsque vient le temps de réglementer les plateformes, le gouvernement semble se méfier d’un autre combat avec l’administration Trump et se concentre sur la protection du secteur technologique canadien. Le projet de loi a renoncé à forcer les plateformes à surveiller et à prendre des mesures en matière de désinformation au profit d’une approche plus ciblée et axée sur la criminalité.
L’objectif principal de la Loi sur les préjudices en ligne, qui a été laissée de côté lorsque le Parlement a été dissous au début de 2025, était de rendre les plateformes de médias sociaux responsables du contenu qu’elles hébergent et de créer un organisme de réglementation doté de pouvoirs réels. La législation n’était pas exempte de défis. Le projet de loi C-9, Loi modifiant le Code criminel (propagande haineuse, crime haineux et accès à des lieux religieux ou culturels), qui est en cours d’élaboration au Parlement, est principalement axé sur les activités illégales.
Cependant, certaines personnes pensent que le gouvernement doit adopter une législation plus stricte pour forcer les plateformes à assumer la responsabilité de leur contenu.
« Nous voulons une population compétente en matière de numérique, mais nous voulons aussi nous assurer qu’elle a accès à des écosystèmes d’informations sûrs et fiables, explique Mme Delhon. Cela ne sera possible que par la réglementation de ces plateformes dans l’intérêt public. »