Pourquoi la diminution du nombre de journalistes constitue-t-elle un problème pour la justice
Les journalistes dans les salles d’audience assurent le respect du principe de la publicité de la justice, qui garantit la transparence et la responsabilisation du système judiciaire. Or, avec les salles de rédaction qui s’affaiblissent et diminuent comme peau de chagrin, il y a moins d’yeux et d’oreilles pour observer les procédures et tenir le public informé. Comment donc savoir si justice est rendue?
Connectez-vous pour écouter l'article
Lorsque Lady Fantasia LaPremiere et Mz Molly Poppinz – hors des cercles de drag queens de Thunder Bay, John Forget et Felicia Crichton – ont commencé à recevoir des messages au sujet d’une publication haineuse circulant sur Facebook en 2022, ils ont pensé que la chose la plus mature à faire serait de les ignorer.
Cette publication figurait sur une page intitulée « Real Thunder Bay Courthouse-Inside Edition » et présentait des photos de Lady Fantasia et Mz Molly tirées d’une affiche d’une bibliothèque publique annonçant l’heure du conte animée par une drag queen. « Apparemment, notre conseil municipal ignore totalement que des drag queens d’ici ont été accusées de pornographie juvénile, peut-on y lire. Ne vous demandez pas pourquoi les drag queens ont besoin d’un public d’enfants. La réponse pourrait se trouver dans le mot PÉDOPIÉGEAGE. » La page montrait l’imposant palais de justice de la ville, laissant ainsi croire à un statut officiel, et comptait 6 500 abonnés.
Thunder Bay, nichée dans le nord de l’Ontario, est une ville de taille moyenne d’un peu plus de 100 000 habitants, qui a parfois les allures d’un village. La région est également considérée comme une zone de pauvreté en matière d’information. Son seul quotidien, le Chronicle-Journal, compte quatre journalistes qui doivent apporter des informations locales à 60 communautés sur un territoire de 1 200 kilomètres carrés. La petite station locale de CBC et Dougall Media, l’une des dernières sociétés de médias indépendantes au Canada, couvrent une région plus grande que la France : de White River au nord-est jusqu’à la frontière du Manitoba, et de la rive nord du lac Supérieur jusqu’à la baie d’Hudson. Les médias sociaux deviennent donc une source importante d’informations locales. Quand le fils de Felicia Chrichton est rentré de sa journée à la maternelle en demandant ce que signifiait « pédopiégeage », Felicia et John ont décidé de poursuivre le propriétaire de la page « Real Thunder Bay Courthouse-Inside Edition » pour diffamation.
La page Facebook inquiétait Douglas Judson, leur avocat, depuis plusieurs années déjà. Son administrateur, un soi-disant journaliste citoyen, condamnait les médias locaux parce qu’ils « refusaient » de rapporter les arrestations. Était publié sur la page le nom de personnes accusées qui se retrouvaient au palais de justice de Thunder Bay, à coups de langage dégradant ou méprisant (« RECHERCHÉ : DROGUÉ TROUVÉ GISANT SUR LA ROUTE PAR DES AGENTS DU TBPS »). Les messages anonymes s’accompagnaient également de photos dénichées sur les médias sociaux, et donnaient parfois les noms et adresses des cautions. Les commentaires étaient enragés, particulièrement à l’endroit des personnes autochtones et racisées.
La cause de Mme Crichton et M. Forget a suivi son cours; une ordonnance du tribunal a contraint Meta à divulguer que la page « Real Thunder Bay Courthouse–Inside Edition » était enregistrée au nom d’un certain Brian Webster, qui a admis être l’auteur de la publication. En 2025, une juge l’a déclaré responsable, qualifiant sa conduite de [traduction] « abusive, hargneuse, méchante et oppressive ». Elle lui a ordonné de verser 380 000 $ en dommages-intérêts au couple, ainsi qu’à Caitlin Hartlen, une autre drag queen, et à la Rainbow Alliance of Dryden, et de leur rembourser leurs frais judiciaires. M. Webster a fait appel de cette décision, et l’affaire est toujours en cours.
Thunder Bay n’est pas le seul endroit où la presse est famélique. En 2025, une mise à jour d’un projet de recherche conjoint de l’Université métropolitaine de Toronto et de l’Université de la Colombie-Britannique révélait que le Canada avait perdu 566 organes de presse locaux en moins de 20 ans. Le gouvernement canadien ne dénombre actuellement que quelque 3 650 personnes travaillant comme journalistes en Ontario, un chiffre qui se situe quelque part entre les poissonniers et les vétérinaires. Une étude menée par le Forum des politiques publiques concluait qu’entre 2008 et 2017, la couverture judiciaire en particulier avait chuté de 30 % au pays. Certains juristes pourraient être tentés de s’en réjouir sous cape, car les journalistes peuvent être une nuisance, et certains reportages imprudents peuvent porter préjudice à des jurés potentiels ou révéler l’identité de témoins anonymes.
Mais les tribunaux ont besoin de nous. Ils dépendent des médias pour remplir leur mission institutionnelle : « La justice doit non seulement être rendue, a déclaré en Angleterre le lord juge en chef Hewart en 1923, mais encore apparaître manifestement et indubitablement comme telle. » Les procès secrets sont la marque des régimes autoritaires; la Charte canadienne des droits et libertés garantit à chacun un procès public. Le regard du public nous protège face à l’énorme pouvoir de l’État. Le caractère public de la justice est garanti par le principe de la publicité de la justice, qui permet à quiconque d’être présent dans une salle d’audience pour y voir le système à l’œuvre. Du moins, c’est la théorie. Dans la pratique, la plupart des gens n’ont ni le temps ni le désir d’assister à de longues procédures; ils dépendent plutôt des journalistes pour les en informer.
Sous son meilleur jour, lorsqu’il est exercé de manière responsable, le journalisme judiciaire respecte l’application régulière de la loi et la présomption d’innocence. Mais alors que les médias traditionnels plient boutique ou renoncent à affecter des journalistes à plein temps aux audiences, c’est cette facette du principe de la publicité de la justice qui est menacée.
Mais où sont les journalistes?
C’est au centre-ville, dans le centre historique évidé de Fort William, que se dresse le palais de justice moderne de Thunder Bay, entouré de commerces barricadés et de murales nostalgiques (l’une d’entre elles, à un jet de pierre, orne les pignons en briques rouges de l’ancien bâtiment du Times Journal). Je suis ici pour rencontrer Doug Diaczuk, journaliste au Chronicle-Journal, qui arrive, sans ironie apparente, coiffé d’une casquette de camelot. Les agents de sécurité l’accueillent avec familiarité. Alors que les audiences étaient autrefois couvertes par une armada de journalistes de différents médias, très peu s’y consacrent aujourd’hui régulièrement.
« Il n’y a pratiquement que Jodi et moi », explique M. Diaczuk.
Jodi Lundmark est rédactrice adjointe au TBnewswatch (une propriété de Dougall Media), et aucun des deux n’est affecté à plein temps au palais de justice. En ce moment, M. Diaczuk est le seul journaliste non spécialisé du Chronicle-Journal. Demain, il devra couvrir l’ouverture d’une nouvelle clinique médicale et l’annonce de la programmation du festival de blues.
Nous nous dirigeons vers le registre, un tableau d’affichage auquel sont épinglées les dossiers du jour. Les numéros des salles d’audience y sont griffonnés au stylo. La version en ligne, que M. Diaczuk consulte chaque matin, est d’une utilité limitée, car, si elle indique les noms des parties défenderesses, les numéros de dossier et les heures (théoriques) de début des procédures, elle ne précise pas les chefs d’accusation. M. Diaczuk parcourt les imprimés, où les mots sont souvent coupés en plein milieu : conduite dangere, agression arm, possession d’une arm, etc. Il est là pour une détermination de peine dont lui a parlé Mme Lundmark. J’avais lu l’histoire dans le journal ce matin-là, entre un avis de tempête et une collecte d’ours en peluche : deux hommes avaient plaidé coupables d’homicide involontaire pour avoir battu à mort Ivan Achneepineskum, 21 ans, dans un motel en 2022. Tous trois étaient autochtones, les auteurs étant respectivement originaires de la Première nation de Webequie et de la Première nation de Kasabonika Lake, et la victime, de la Première nation de Marten Falls. M. Diaczuk avait écrit qu’un avocat de la défense avait plaidé pour une réduction de peine, invoquant des « facteurs Gladue significatifs ».
Lorsque je lui demande s’il pense que ses lecteurs savent ce que cela signifie, il me répond avec dépit : « Je ne sais pas si les gens se rendent jusque-là dans mon article. »
Depuis l’arrêt R. c. Gladue prononcé par la Cour suprême en 1999, les juges sont légalement obligés, dans la détermination de la peine, de tenir compte de l’exposition des délinquants autochtones aux traumatismes intergénérationnels liés aux pensionnats, à la discrimination et à la pauvreté. « Les gens vont penser que les délinquants autochtones s’en tirent bien, non? » M. Diaczuk a envisagé de rédiger un article plus long (un reportage élaboré) pour aider le public à comprendre ce que sont les rapports Gladue et pourquoi les tribunaux les utilisent... mais le temps lui manque.
En 2020, des fonds fédéraux de l’Initiative de journalisme local a permis à Dougall Media d’embaucher Karen Edwards comme journaliste judiciaire à temps plein pour un an. Mme Edwards dit qu’habituellement, dans les salles d’audience, « il n’y avait que moi et Brian Webster ». Ses études en journalisme ne l’ont pas vraiment préparée à couvrir les tribunaux : son programme de trois ans au Collège Durham n’offrait qu’une journée dans une salle d’audience. Aujourd’hui, elle est étudiante de deuxième année en droit.
Matt Prokopchuk, qui a travaillé à CBC Thunder Bay pendant une décennie avant de quitter en 2019, et qui couvrait parfois les tribunaux, dit qu’au cours de ses quatre années d’études en journalisme à l’Université Carleton, il n’est allé qu’une seule fois dans un palais de justice.
« On nous a bien dit que les tribunaux sont des lieux publics, explique-t-il, mais je me souviens de m’être senti très gêné, me demandant si je pouvais vraiment être là. »
Sur le registre papier, M. Diaczuk me montre plusieurs causes à côté desquelles figure le mot « interdiction », qui signifie qu’une interdiction de publication est en vigueur. On n’y précise cependant pas le type d’interdiction – chaque fin d’interdiction a son propre code. Certains juges, explique M. Diaczuk, prennent le temps d’expliquer l’interdiction dès le début de la procédure. Malgré cela, on ne sait pas exactement ce qui serait ou ne serait pas couvert par une interdiction, et il n’est pas facile pour M. Diaczuk d’appeler l’avocat de son journal pour poser la question.
La crainte de potentiellement enfreindre une interdiction, infraction passible d’une amende pouvant aller jusqu’à 5 000 dollars ou d’un emprisonnement de deux ans moins un jour, pourrait en dissuader plus d’un. Il y a aussi le fardeau émotionnel potentiel. Lorsque je lui demande ce qu’il a vu qui l’a particulièrement marqué, M. Diaczuk essuie quelques larmes. La police a déjà montré en audience la vidéo de l’arrestation d’une mère qui hurlait pendant 45 minutes, couverte du sang de son fils de 11 ans qu’elle avait poignardé à mort.
Dans une autre affaire, une jeune fille avait disparu, et sa famille l’avait cherchée des années avant que deux hommes n’admettent finalement avoir aidé à se débarrasser de son corps. Lors de la détermination de peine, le juge a fondu en larmes. Pendant un certain temps, M. Diaczuk a essayé d’humaniser les victimes d’homicide en utilisant leurs prénoms, une pratique dont il avait entendu parler dans l’ouvrage "The Trauma Beat : A Case for Re-Thinking the Business of Bad News," de Tamara Cherry. Mais cela n’a pas plu à ses réviseurs.
Bien que M. Diaczuk et M. Webster s’efforcent d’être les yeux et les oreilles du public, ni la distance professionnelle des médias traditionnels ni le vitriol des médias sociaux ne pourraient vraiment me dire à quoi ressemble un tribunal à Thunder Bay. J’ai passé une semaine à visiter les salles étrangement silencieuses du palais de justice. Ce qui me frappe, c’est la complexité morale de ce que nous appelons la justice.
J’assiste au témoignage d’une enfant autiste vêtue d’un sweat-shirt teint en dégradé à l’effigie d’un visage souriant. Elle raconte que la mère de la famille d’accueil où elle a été placée, sur le territoire d’une Première Nation à quelques heures de Thunder Bay, l’a frappée avec une brosse à cheveux et une sandale bleu pâle. La Couronne doit obtenir de la jeune fille des réponses claires et cohérentes à ses questions, mais celle-ci tourne en rond et enchaîne des non-sens.
L’avocate de la Couronne, une jeune femme blonde, lui demande : « Comment t’a-t-elle frappée? »
« Parce que je n’écoutais pas », répond l’enfant.
Au bout de 45 minutes, l’enfant demande si elle peut prendre une pause, et je me retrouve à hocher de la tête énergiquement, comme si cela dépendait de moi. Lorsqu’elle revient, l’avocat de la défense lui raconte que son propre fils est également autiste, et qu’il est à peine plus jeune qu’elle. « Étais-tu triste de quitter ton ancienne famille d’accueil? » Silence. « Est-ce que d’autres enfants en famille d’accueil à l’école t’ont dit que si tu voulais quitter ton foyer d’accueil, tu pouvais inventer une histoire? » Elle répond que oui. C’est loin d’être une preuve irréfutable, mais la Couronne n’a pu produire aucune preuve physique de blessure. Je sors de la salle d’audience, heureuse de ne pas être celle qui devra décider, hors de tout doute raisonnable, si la femme assise en silence à droite de l’avocat de la défense est coupable ou non de voies de fait.
Dans une autre salle terne, je vois un homme se faire caresser derrière la tête par une femme avant de se lever pour s’excuser, étouffé par les larmes, d’avoir regardé pendant dix ans des milliers d’images pédopornographiques en ligne.
« Il n’y a vraiment pas de mots pour exprimer toute la honte que je ressens », dit-il.
Le juge, qui a les cheveux bouclés et brun clair d’un bernedoodle, accepte ses excuses. Mais l’homme a une dépendance. Les termes de recherche trouvés par la police sur ses appareils comprennent « onze ans » et « fille à papa de huit ans ». Il y avait des images de pénétration; des enfants ont été abusés pour produire ce matériel, nous rappelle le juge. L’homme dans la mi-cinquantaine donne une accolade aux personnes qui l’accompagnent (deux femmes et un adolescent) avant d’être emmené, menottes aux poignets, en prison pour une peine de 18 mois. Hormis ce groupe, je suis la seule personne assise dans la salle d’audience. J’ai l’impression d’assister à des funérailles, mais je ne connais pas assez bien les personnes endeuillées pour leur exprimer ouvertement ma compassion.
Le principe de la publicité de la justice en ligne
Au début, la pandémie a fait des merveilles pour le principe de la publicité de la justice. Après mars 2020, les tribunaux se sont empressés de s’installer sur des plateformes virtuelles. Il était beaucoup plus facile pour les observateurs d’y assister. Des juges de première instance ont d’ailleurs mentionné que certaines causes civiles avaient attiré jusqu’à 80 personnes, soit plus que ce que bien des salles d’audience ne pouvaient accueillir. De plus, il est parfois plus facile de comprendre ce qui se passe en virtuel, car tout le monde parle dans un micro en regardant la caméra et a son nom affiché à l’écran (dans les salles d’audience au Canada, ni les juges ni les avocats n’ont de porte-nom). Les audiences virtuelles ont cependant entraîné un changement notable dans le décorum : certaines personnes, accusés et témoins, comparaissaient depuis leur douche ou le barbier, ou se commandaient leur café en pleine séance.
« Nous ne sommes pas tous ici dans un grand gala téléphonique », a déclaré un juge de la Nouvelle-Écosse selon un rapport de 2022.
Puis, au printemps et à l’été derniers, les cours virtuelles du sud de l’Ontario ont été frappées par une vague de détournements de vidéoconférences. La cible était principalement le tribunal de détention provisoire, qui tient des séances d’inscription au rôle, où, selon Patricia Brown, avocate de la défense de Windsor, il peut y avoir mille causes à trier en une seule journée et des dizaines de personnes en même temps sur Zoom. Soudain, l’écran pouvait être bombardé de contenu pornographique et de propos racistes. Me Brown a commencé à subir ces attaques au moins une fois par semaine, mais elle a entendu parler d’autres avocats à qui cela arrivait un jour sur deux.
L’accès public virtuel aux audiences a aussi causé d’autres problèmes. En avril 2023, trois hommes de la région de Toronto ont été déclarés coupables d’avoir enregistré et partagé sur Instagram des vidéos de témoignages dans un procès pour meurtre. En juillet 2025, le bureau du Procureur général de l’Ontario a envoyé une note à l’intention du personnel des tribunaux pour interdire au public d’assister aux procédures virtuelles des tribunaux de première instance. Si les gens voulaient voir le système judiciaire à l’œuvre, ils pourraient le faire seulement dans un contexte où ils n’auraient pas le choix de montrer leur visage.
Le principe de la publicité de la justice est constamment mis à l’épreuve, et les interdictions de publication et les ordonnances de mise sous scellé peuvent toujours faire l’objet de contestations judiciaires. En 2021, les avocats du Toronto Star ont remporté une victoire établissant un précédent devant la Cour suprême contre les héritiers de Honey et Barry Sherman, les milliardaires torontois dont le meurtre en 2017 n’est toujours pas résolu. La famille souhaitait que les détails du transfert à la succession soient mis sous scellé en raison, comme le formule prudemment la décision, de « ce qu’ils percevaient comme un intérêt morbide du public ». Or, rien n’oblige l’intérêt du public à avoir de la classe. La décision souligne que « [les] inconvénients et [l]’embarras » ne suffisent pas à outrepasser la présomption de la publicité. Il faut que la connaissance publique des détails d’une procédure touche au cœur même des « renseignements biographiques » d’une personne. Le caractère vague de cette description est possiblement intentionnel, et les tribunaux l’interprètent surtout de manière à assurer l’anonymat aux victimes d’agressions sexuelles et à permettre à certaines affections médicales stigmatisées de rester privées.
Tess Layton, avocate basée à Edmonton, dit que depuis qu’elle a commencé à exercer il y a dix ans, elle constate une baisse importante du nombre de contestations à l’égard d’interdictions de publication, mais aussi de la diversité des instigateurs des contestations. Les médias, petits et grands, contestaient auparavant ces interdictions, mais aujourd’hui, les seuls à disposer des ressources pour ce faire sont les poids lourds comme CBC ou CTV. Elle a également remarqué une inquiétante tendance à la hausse du nombre d’interdictions et d’ordonnances de mise sous scellé rendues par les tribunaux. Selon Me Judson, alors que les tribunaux subissent la facilité dangereuse avec laquelle l’information se propage en ligne, « la réponse législative et judiciaire témoigne maintenant d’une certaine obsession du caractère secret ». Il croit qu’à Thunder Bay en particulier, la présence de journalistes citoyens dans les tribunaux a provoqué « une réaction instinctive consistant à recourir systématiquement à des interdictions de publication ».
Même les renseignements ne faisant pas l’objet d’une interdiction peuvent être difficiles d’accès : pour obtenir des enregistrements audios, des transcriptions ou d’autres documents liés à des procédures judiciaires, il faut remplir des documents compliqués et, souvent, payer des frais. Il y a un secret de Polichinelle entourant le principe de la publicité de la justice : le système recourt à l’« obscurité pratique », qui fait que pour trouver de l’information théoriquement à la disposition du public, il faut, dans la pratique, faire des pieds et des mains.
Comme l’écrivent le chercheur Jon Khan et le professeur agrégé Sean Rehaag, de l’Osgoode Hall Law School [traduction] : « L’obscurité pratique repose sur l’idée que les gens sont en fait paresseux, qu’ils n’auront ni le temps ni l’argent nécessaires pour suivre un processus d’accès onéreux, ou encore qu’ils ne découvriront même pas ce processus d’accès. » L’idée est d’empêcher des acteurs malveillants d’accéder à des renseignements sensibles, mais le temps et l’argent manquent de plus en plus aux médias aussi.
Ce sont bien souvent les tribunaux pénaux qui monopolisent l’attention du public, mais le principe de la publicité de la justice s’applique aussi à plusieurs autres tribunaux. Pendant quelques mois, j’ai assisté à des audiences virtuelles de la Cour fédérale, de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié, et du Tribunal de la sécurité sociale du Canada. À la Cour fédérale, comme on pouvait s’y attendre, je me suis d’abord ennuyée. Je me retrouve sans préambule dans une affaire de revendication territoriale de la bande Louis Bull, en Alberta, et la majeure partie de mon écran est occupée par des colonnes de chiffres qu’un conseiller en évaluation à l’accent britannique hautain commente d’une longue exégèse. Toutefois, comme ces séries à la télévision où l’histoire progresse lentement, l’affaire me rend progressivement captive : si la bande n’avait pas vendu des parcelles de terre au début du 20e siècle, quels revenus en aurait-elle tirés depuis?
Lorsque je me connecte à l’audience du Tribunal de la sécurité sociale, je suis surprise de me retrouver en tête-à-tête avec l’arbitre. L’homme à la moustache rousse, qui affiche l’air consciencieux d’un directeur-adjoint d’école secondaire, veut me faire bien comprendre que je ne peux pas rapporter de renseignements identificatoires. Il me demande également s’il doit me présenter à l’appelante, à son arrivée, en tant que journaliste ou simplement en tant qu’observatrice. Il me dit n’avoir jamais vu de journaliste assister à une audience. Prise au dépourvu, je me risque à suggérer que puisque les gens entrent et s’assoient sans explication aux audiences publiques, peut-être qu’il serait plus juste de me décrire comme une observatrice. L’appelante arrive en se démenant avec son petit et son chien qui aboie; elle accepte ma présence sans poser de questions. Elle et l’arbitre tentent de régler le problème : la femme s’est vu refuser six semaines de prestations de chômage parce que Mitch (nom fictif) au salon de coiffure (lieu de travail fictif) était, de son propre aveu, novice en matière de paie et ne savait pas quel code saisir. J’ai l’impression d’écouter en cachette une conversation à la table d’à côté, ou encore d’être mêlée à une soirée téléphonique. En écoutant cette femme expliquer sa cause, je ressens un rare élan de foi et d’optimisme pour notre démocratie.
Les conséquences de la pauvreté en matière d’information
Lors de ma dernière journée au palais de justice de Thunder Bay, j’ai assisté à une audience de détermination de la peine dans une affaire d’homicide. Deux petits groupes (la famille de l’accusé et celle de la victime) sont assis, vêtus de parkas, de part et d’autre de la tribune. L’accusé, un jeune homme avec une queue de cheval brune et une chemise boutonnée, est assis sur le banc des accusés. Il a plaidé coupable pour homicide involontaire. La Couronne et la défense examinent les faits : deux jeunes hommes se sont mis à discuter à un arrêt d’autobus, pour ensuite se retrouver dans le sous-sol de celui qui vivait tout près de là, chez sa mère, à fumer du cannabis. Il a été question de paiement, et pendant que l’homme dont c’était la maison est allé chercher rapidement quelques dollars en pelletant l’allée d’un voisin, l’autre a volé une PlayStation, une Xbox et deux couteaux tirés d’une collection. Le premier a vu l’autre s’enfuir dans la rue et l’a poursuivi, le plaquant au sol dans un banc de neige. Le deuxième a poignardé le premier dans le bras. Puis, le premier a poignardé le second dans la poitrine, et ce dernier est décédé. L’altercation a été filmée par la caméra-témoin d’une voiture qui passait par là. La Couronne montre ces images, des formes sombres se déplaçant sur un fond blanc.
M. Diaczuk et un journaliste de TBnewswatch sont assis derrière moi, dans la tribune. Pendant les pauses, ils discutent tranquillement. Ils comparent leurs notes sur d’autres audiences à venir et sur les critiques de hamburgers publiées ce mois-ci par leurs publications à l’occasion d’une compétition caritative de hamburgers dans la ville. Le Chronicle-Journal et TBnewswatch ont tous deux publié des articles sur l’affaire dans les jours qui ont suivi, mais ils n’étaient pas les premiers. Sur un compte X appelé « Thunder Bay Courthouse » on avait déjà publié les détails du vol, de la poursuite et de l’assassinat dans la rue.
« L’incident a été filmé en entier, mais les médias locaux refusent de montrer la vidéo », peut-on lire dans la publication. « LES MÉDIAS LOCAUX ÉTAIENT PRÉSENTS À L’AUDIENCE, MAIS ILS SONT NOTOIREMENT LENTS ET PARESSEUX LORSQU’IL S’AGIT DE RAPPORTER LES NOUVELLES. »
Cet article a été soutenu par la bourse en journalisme 2025 de la Commission du droit du Canada et de l’Association du Barreau canadien.