Promesses et écueils d’une pratique spécialisée
Trois juristes canadiens ayant développé un créneau racontent leur parcours et donnent leurs conseils
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Pour beaucoup de juristes exerçant seuls, il est logique de toucher à tout, car plus le spectre des dossiers que vous acceptez est vaste, plus votre bassin de clients potentiels le sera aussi. Vos services seront possiblement sollicités par un voisin, par le parent d’un enfant à l’école ou par un ami du Club Rotary.
Or, selon ces trois juristes, l’inverse peut aussi être payant.
Juriste en droit de la fertilité
Le droit de la fertilité se trouve du côté ensoleillé de la profession.
« Votre travail consiste à trouver le bonheur pour vos clients : vous les aidez à fonder une famille », explique Me Michelle Kinney.
« C’est merveilleux de faire partie d’une telle aventure. »
Après son admission au barreau, Me Kinney est embauchée par le gouvernement de la Colombie-Britannique, où elle participe à l’élaboration de la Family Law Act. Elle travaille notamment à établir les paramètres définissant la notion de « parent » dans les cas de procréation assistée. Elle passe ensuite quelques années dans un petit cabinet de droit de la famille, puis une courte période au Nunavut en 2020. À son retour en Colombie-Britannique, elle choisit de se consacrer à ce qui la passionne le plus.
Michelle Kinney
Me Kinney est consciente qu’il faut du temps pour se constituer une clientèle, et c’est pourquoi elle garde les coûts au plus bas en offrant des services virtuels qui se veulent agiles. Pour faire mousser les affaires de son cabinet, elle lance un site Web, mise beaucoup sur le référencement naturel et donne beaucoup de conférences. Son poste de professeure auxiliaire en droit de la famille à l’Université de Victoria et la création d’une sous-section sur le droit de la fécondité au sein de la Division de la Colombie-Britannique de l’ABC l’aident à récréer son réseau dans la province.
Lentement mais sûrement, on commence à frapper à la porte virtuelle de son cabinet à Victoria : des couples hétérosexuels ayant des problèmes de fertilité, des couples queer, des personnes seules désirant avoir un enfant, des polyfamilles.
Aujourd’hui, ce n’est pas l’ouvrage qui manque dans ce domaine qui la stimule intellectuellement de par l’évolution rapide de la jurisprudence et la complexité des dossiers. La juriste trouve son travail gratifiant. Lorsqu’elle n’œuvre pas directement pour ses clients, elle milite pour des réformes législatives sur des questions comme les remboursements pour les mères porteuses.
« J’adore provoquer le changement. »
Juriste en droit des cyclistes
C’est après avoir frôlé la mort que le Torontois David Shellnutt a décidé de créer The Biking Lawyer LLP en 2020.
« Je suis passé à deux doigts de tout perdre », raconte le juriste en droit des dommages corporels et de la personne à propos de l’agression qui l’a plongé dans le coma la veille d’un jour de l’An.
« Il était temps de prendre la vie à bras le corps. »
Le cabinet de Me Shellnutt œuvre dans trois domaines qui le passionnent : le cyclisme, l’usage excessif de la force par la police et les violences sexuelles.
Au départ, n’ayant pas autant d’argent à investir en publicité que bien des cabinets spécialisés en dommages corporels, il se fait très présent sur les médias sociaux, participe à des événements cyclistes, donne des ateliers sur les droits des cyclistes et milite aux côtés de la communauté.
Selon lui, l’implication est la clé pour se spécialiser.
« Pour gagner sa vie en représentant des personnes noires qui ont été victimes de racisme et des personnes qui ont survécu à des violences sexuelles ou ont subi un accident de vélo, il faut s’investir et répondre présent. »
David Shellnutt
Aujourd’hui, son cabinet en pleine expansion compte quatre juristes, un stagiaire en droit et une douzaine d’employés à Toronto et à Hamilton.
« Quel privilège de faire ce qu’on aime tout en aidant ses concitoyens », s’exclame Me Shellnutt.
Juriste en droit lié aux psychotropes et à l’économie verte
Marc Goldgrub entame sa carrière en droit des médias à New York. Après deux ans, il voit le champ du droit de la musique se saturer et désire s’attaquer à des problèmes plus substantiels.
Il rentre à Toronto pour lancer Green Economy Law en 2020, un cabinet s’adressant aux entreprises offrant des produits et services écoresponsables. N’ayant aucune clientèle, il sait qu’il devra trimer fort. Deux semaines plus tard, la pandémie frappe, ce qui ne facilite pas les choses.
En plein confinement, il pense à un autre filon : le droit lié aux psychotropes. Dans la foulée de la Loi sur le cannabis, un mouvement s’élève pour la légalisation des substances psychoactives. En mars 2020, pour la première fois, une entreprise de substances psychoactives, MindMed (aujourd’hui Definium Therapeutics), entre en bourse au TSX.
Me Goldgrub lance alors psychedeliclaw.ca, qu’il décrit comme « ce qui se rapproche le plus d’un manuel de droit lié aux psychotropes au Canada ». Il commence à conseiller des sociétés menant leurs activités en toute légalité, des organismes sans but lucratif de sensibilisation et de réduction des méfaits et des thérapeutes dont la clientèle utilise des psychotropes.
Aujourd’hui, son cabinet compte trois juristes, un stagiaire en droit et un auxiliaire juridique. Après Toronto et New York, Me Goldgrub entend s’établir aussi à Tel-Aviv. Son cabinet se démarque par son excellente connaissance des tendances et difficultés du secteur et par les valeurs partagées avec les communautés qu’il sert.
« Ce qui compte le plus dans ces secteurs, c’est la réputation », affirme Me Goldgrub.
« Il y a le droit pur et dur, et il y a la réalité sur le terrain. Il faut se demander quels sont les résultats pour les gens. »
Surmonter les difficultés
Le fait de se spécialiser réduit forcément le bassin de clientèle. Certes, les concurrents sont eux aussi moins nombreux, mais il faut quand même réfléchir à une stratégie pour atteindre le public visé.
Pour Mes Kinney, Shellnutt et Goldgrub, c’est l’étendue géographique de leur pratique, que ce soient les services en ligne ou dans d’autres villes, qui leur a permis d’attirer plus de clients.
Le juriste qui concentre ses activités dans un seul créneau se rend aussi plus vulnérable aux fluctuations du marché, comme l’a constaté Me Goldgrub lorsque le gouvernement fédéral et les priorités pour le pays ont changé en 2025, ce qui a provoqué un ralentissement de l’économie verte. Sa pratique en droit lié aux psychotropes lui a permis d’encaisser le coup, et, lorsque son cabinet en était à ses débuts, les affaires en droit du logement qu’il a acceptées ont été cruciales pour rester à flot.
Pour les mêmes raisons, Me Kinney garde quelques contrats qu’elle a au Nunavut. Elle rédige également des ententes de cohabitation et agit occasionnellement comme médiatrice dans des affaires de séparation peu conflictuelle. Quant à Me Shellnutt, même s’il garde une image de marque très axée sur le cyclisme, cela ne l’empêche pas d’accepter d’autres types d’affaires en dommages corporels.
Pour ces trois juristes, leur spécialisation leur a permis de vivre de leur passion.
« Vous saurez que vous êtes sur votre X si vous vous levez et vous couchez le sourire aux lèvres », avance Me Shellnutt.